Le discours souverainiste des trois pays du Sahel vacille sous le poids des faits. En quelques semaines, les contradictions diplomatiques de l’Alliance des États du Sahel ont atteint un niveau de visibilité difficile à ignorer. Et elles racontent peut-être autre chose qu’une recomposition régionale : l’aveu silencieux que le partenariat russe ne suffit pas.

Le 10 avril 2026, à Bamako, le ministre des Affaires étrangères malien Abdoulaye Diop prenait la parole aux côtés de son homologue marocain Nasser Bourita. La République du Mali a annoncé le retrait de sa reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique. Bamako met ainsi fin à une position diplomatique tenue depuis 1984. Un coup de scalpel direct dans le flanc de l’Algérie, principal soutien historique du Polisario.

Quelques jours plus tôt, à Niamey, c’est une autre scène qui s’est joué. La Grande Commission mixte algéro-nigérienne s’est conclue par la signature d’une vingtaine d’accords dans les domaines de la défense, de l’énergie, des transports et de la santé. Le Niger se rapproche, lui, de cette même Algérie que le Mali vient de frapper diplomatiquement.

Et pendant ce temps, selon Africa Intelligence, Ibrahim Traore a discrètement validé l’agrément du nouvel ambassadeur israélien à Ouagadougou, Simon Seroussi, alors même que le chef de la junte prône un rapprochement avec l’Iran.

Trois pays. Une alliance et des signaux diamétralement opposés, émis dans le même intervalle de temps. Bienvenue dans la géopolitique réelle de l’AES.

Le récit officiel : un monument de contradiction

Depuis leur arrivée au pouvoir, les juntes de Bamako, Niamey et Ouagadougou ont bâti leur légitimité sur un édifice rhétorique cohérent : rupture avec la France, rejet du néocolonialisme, souveraineté pleine et entière et anti-impérialisme assumé. Depuis leur accession au pouvoir, les dirigeants de l’AES ont acquis une notoriété collective pour leur hostilité affichée envers les pays occidentaux, accusés de néocolonialisme ou de complicité dans la sujétion de l’Afrique.

Ce discours a trouvé une incarnation institutionnelle dans l’Alliance des États du Sahel, fondée en 2023, puis transformée en confédération en 2024. Il a produit une rupture avec la CEDEAO, l’expulsion des forces françaises et le rejet des missions onusiennes. Il a aussi rendu les trois juntes populaires bien au-delà de leurs frontières, alimentant une vague d’adhésion panafricaine sur les réseaux sociaux.

Seulement voilà : ce récit se fissure désormais à vue d’œil

Le pivot malien vers le Maroc n’est pas une surprise diplomatique. C’est l’aboutissement logique de deux ans de dégradation méthodique avec Alger. En janvier 2024, Bamako résiliait « avec effet immédiat » l’accord de paix d’Alger de 2015, longtemps présenté comme la clé de voûte de la stabilité malienne. En avril 2025, l’armée algérienne détruisait un drone des forces armées maliennes — incident que Bamako a porté devant la Cour internationale de Justice. En septembre 2025, devant l’Assemblée générale de l’ONU, le Premier ministre malien accusait publiquement l’Algérie de « soutenir le terrorisme international ». Alger répondait depuis la même tribune, qualifiant les propos du « putschiste malien » d’inacceptables.

Le retrait de la reconnaissance de la RASD le 10 avril 2026 est donc le troisième acte d’une rupture programmée, pas son déclencheur. Le Maroc a saisi l’opportunité d’une fracture déjà consommée. Et Bamako a transformé une inimitié régionale en levier diplomatique — en échange d’un accès à l’Atlantique via Dakhla et d’une augmentation des bourses marocaines pour les étudiants maliens.

Sous le radar, les couloirs s’ouvrent vers Washington et Tel-Aviv

La pièce la plus révélatrice du puzzle n’est pas le rapprochement diplomatique du Mali avec le Maroc ou celui du Niger avec l’Algérie, c’est la réouverture silencieuse vers les États-Unis. L’administration Trump poursuit un pivot délibéré vers les pays de l’AES visible avec les déplacement de Nick Checker au Sahel (responsable du Département d’État), ayant visité le Burkina Faso et le Niger dans le sillage d’un déplacement au Mali en février 2026. Washington serait par ailleurs proche d’un accord permettant la reprise de vols de reconnaissance au-dessus du Mali.

Ces ouvertures ne se font pas en fanfare. Elles se négocient discrètement, loin des tribunes où Goïta, Traore et Tiani continuent de dénoncer l’ingérence étrangère. Le rapprochement marque un revirement spectaculaire de toutes les parties : Washington avait jusqu’ici largement gardé ses distances, adhérant à la législation américaine interdisant l’aide à des gouvernements issus de coups d’État. Trump change la donne et les juntes, visiblement, ne disent pas non.

Le cas burkinabè est le plus éclairant. Le 23 février 2026, Ibrahim Traore dépêchait son ministre de la Défense à Téhéran pour évoquer un renforcement de la coopération militaire avec l’Iran. Quelques semaines plus tard, Ouagadougou accorde discrètement l’agrément au nouvel ambassadeur israélien Simon Seroussi — une demande qui patientait depuis l’été 2025. En coulisses, selon Africa Intelligence, les services israéliens multiplient les échanges avec leurs homologues des pays de l’AES sur les technologies sécuritaires. Pourtant, le ministre burkinabè s’était montré « critique à l’égard de l’État hébreu » devant ses hôtes iraniens, sans faire état de ces contacts parallèles. L’équilibrisme est total.

Ce jeu d’équilibriste n’est pas propre au Burkina. Aucune capitale de l’AES n’a officiellement condamné les frappes américano-israéliennes contre l’Iran mais toutes maintiennent des ambassadeurs en poste à Téhéran. Le même Burkina Faso qui avait voté contre la résolution de l’AIEA condamnant l’Iran aux côtés de la Russie et de la Chine, qui renforce sa coopération avec l’Etat Perse conserve donc un canal ouvert avec Israël. La cohérence idéologique n’est manifestement pas la contrainte principale d’Ibrahim Traoré.

Derrière le rapprochement entre le Maroc et le Mali, c’est la piste américaine qui se profile. Rabat est un partenaire stratégique de Washington. Le port de Dakhla, que le Maroc développe activement suscite l’intérêt des investisseurs américains et représente aussi un accès à l’Atlantique pour des pays enclavés comme le Mali Le plan d’autonomie du Sahara Occidental soutenu par le Mali est précisément celui que les États-Unis reconnaissent depuis 2020. Ce n’est donc pas un hasard si le chef de la diplomatie marocaine a effectué une tournée Niamey-Bamako en quelques jours – sur instructions royales.

Côté algérien, le gazoduc transsaharien que le Niger devrait accueillir sur son sol n’est pas une affaire isolée du jeu occidental : destiné aux marchés européens, il transportera le gaz nigerian vers la Méditerranée via Alger et pourrait garantir des revenus conséquents à Niamey. Le projet, qui sera mis en service en 2029, est estimé à 13 milliards de dollars et sera capable d’acheminer 30 milliards de mètres cubes de gaz par an.

Ce que cela révèle : la Russie ne suffit plus

Pour comprendre ces ouvertures discrètes, il faut regarder le bilan de quatre années de partenariat russo-sahélien. Et ce bilan est éloquent.

Un analyste spécialisé a estimé que l’influence russe au Sahel avait peut-être atteint son point culminant, compte tenu des contraintes économiques de Moscou et de son incapacité apparente à endiguer les défis sécuritaires. La formule est diplomatique, la réalité est plus crue.

S’appuyer sur la Russie pour lutter contre le terrorisme a eu des conséquences désastreuses au Mali. Wagner, devenu Africa Corps, s’est davantage concentré sur l’exploitation des ressources du pays — en premier lieu l’or malien — qu’il n’a résolu les problèmes sécuritaires. C’est plus de 3 737 incidents sécuritaires ayant causé 9 362 morts que l’OCHA a recensé dans la région entre janvier et décembre 2025. Les forces russes de Wagner et maintenant de l’Africa Cops, déployées dans la région, ont elles-mêmes été régulièrement prises pour cibles.

Après plus de trois ans au Mali, les forces Wagner ont officiellement quitté le pays le 6 juin 2025, remplacées le lendemain par l’Africa Corps, directement rattaché au ministère russe de la Défense. Ce changement d’enseigne n’a pas changé les résultats sur le terrain. Le JNIM continue d’étendre sa mainmise, bloquant les routes d’approvisionnement de Bamako et attaquant les positions militaires FAMa, Africa Corps. Pour la première fois, les forces armées maliennes et leur partenaire russe semblent complètement dépassées face aux terroristes.

La Russie livre des armes, fournit de la sécurité rapprochée aux dirigeants africains et sécurise les ressources minières qu’elle exploite mais elle ne protège pas les populations ; et face aux groupes djihadistes qui contrôlent désormais des pans entiers du territoire, cette équation commence à peser.

La logique du régime : survivre, pas idéologiser

Ce qui explique la diplomatie à géométrie variable de l’AES n’est pas une stratégie concertée entre les trois pays. C’est l’inverse : chaque junte arbitre en fonction de ses besoins propres, et l’Alliance sert de label de solidarité rhétorique plus que de cadre d’action commune.

Bamako a besoin d’un accès à la mer. Deux ans de rupture avec Alger ont rendu le couloir d’approvisionnement par le nord peu sûr alors le Maroc et Dakhla offrent une alternative atlantique. Peu importe le prix diplomatique, y compris celui d’une trahison de 42 ans de soutien au Polisario.

Niamey voit dans le TSGP une opportunité majeure : droits de transit, emplois, développement d’infrastructures, repositionnement comme carrefour énergétique régional. La réconciliation avec Alger est pragmatique et se fera même si c’est pour servir les intérêts de l’occident et que cela va contre la position diplomatique des autres pays de l’alliance.

Ouagadougou, de son côté, jongle avec tout le monde : avec la Russie, avec l’Iran, avec Israël, avec Washington… Le discours panafricain est le vernis mais les deals se font ailleurs.

La question qui reste

Le hedging multi-directionnel des juntes sahéliennes a une limite : il fonctionne tant que les partenaires ne comparent pas leurs notes. Washington et Rabat se parlent. Alger et Moscou se regardent. Téhéran et Jérusalem ne sont plus en guerre froide — ils sont en guerre tout court.

Plus fondamentalement, les ouvertures discrètes vers les Occidentaux posent une question que personne dans les capitales de l’AES ne formulera publiquement : si le partenariat avec la Russie était la solution, pourquoi chercher autre chose ?

La réponse, implicite dans chaque accord signé, chaque agrément accordé, chaque officiel américain reçu en silence, est déjà là. Le discours souverainiste de l’AES reste un puissant outil de mobilisation interne. En revanche, il a silencieusement cessé de fonctionner sur le plan du partenariat. Et, encore une fois de plus, c’est la population des pays de l’AES qui se retrouve dupée dans ce jeu diplomatique.

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